Est-il possible qu’il
y ait une augmentation des internements psychiatriques ?
Le figaro
Delphine Chayet
04 juin 2004
Y-a-t-il des internements psychiatriques abusifs dans
l’Yonne ?
Le
directeur du Centre hospitalier spécialisé en psychiatrie
(CHSP), à Auxerre parle. « J’ai constaté
qu’il y a effectivement une forte augmentation des hospitalisations
à la demande d’un tiers, sans consentement
de la personne concernée et en urgence. »
On internerait abusivement dans l’Yonne des centaines de gens
sans problèmes. Info ou intox ? Vraie fausse information
ou désinformation volontaire ?
Dans un monde où l’information circule de plus en
plus vite et dans tous les sens, il est urgent d’exercer à
tout moment son sens critique. Faute de quoi on court le risque
de se faire piéger par ce qui n’est que de la désinformation,
ou à tout le moins une allégation tendancieuse. Exemple.
Un brûlot circule actuellement sur la pratique des internements
psychiatriques d’urgence dans l’Yonne. Il émane
de la Commission des citoyens pour les droits de l’Homme (CDCDH).
Une association type loi de 1901, créée en 1974. Selon
cette commission, « les internements forcés sur demande
d’un tiers ont été multipliés par 3,6
entre 1992 et 2000 dans le département de l’Yonne,
soit une augmentation de 236 %, ce qui est quatre fois plus que
la moyenne nationale ». « Quand on sait que la procédure
d’internement en urgence présente moins de garanties
pour les patients et qu’elle est plus facile à réaliser
par les psychiatres, il est légitime de croire qu’il
y a là une utilisation abusive de l’internement psychiatrique
», assure le communiqué de l’association. Les
chiffres semblent en effet imparables : « Au niveau national,
les internements sur demande d’un tiers représentent
30 % du total des internements alors qu’il s’élèvent
à 75 % dans l’Yonne. Il s’agit bien d’internements
abusifs », conclut l’association.
Cette fois, c’est sûr, on tient le scoop. Un nouveau
scandale vient d’éclater. Mais au fait, d’où
viennent ces chiffres ? De la DDASS, qui a fini par les communiquer,
affirme la CDCDH, après qu’elle ait saisi la commission
nationale d’accès aux documents administratifs puis
le tribunal administratif. Preuves à l’appui (on est
passé d’une ou deux hospitalisation d’urgence
en 1992 à près de 250 en 2000), la Commission des
citoyens pour les droits de l’homme demande que la justice
se saisisse en urgence de ce dossier. Elle a écrit pour ce
faire au procureur de la République d’Auxerre, et pour
faire bonne mesure à tous les représentants politiques
du département. Vrai et faux à la fois
Aucun des responsables de la DDASS de l’Yonne n’étant
disponible hier, nous n’avons pas pu vérifier ces chiffres.
Sachant qu’il n’y a jamais de fumée sans feu,
nous avons toutefois demandé son avis au directeur du Centre
hospitalier spécialisé en psychiatrie (CHSP), à
Auxerre. « J’ai reçu moi aussi un courrier du
président de cette association, Monsieur Grossmann »,
nous a indiqué Pierre Pauchard. « Les statistiques
sur lesquelles il s’appuie ont été effectivement
fournies par la Commission départementale d’hospitalisation
psychiatrique, sous contrôle de la DDASS.
La base est donc fiable. Reste à savoir s’ils ont
pris les bons chiffres et quelle interprétation ils en font.
La DDASS m’a demandé de ne pas répondre à
ce courrier. Elle avait reçu en ce sens des consignes du
ministère de la Santé : ladite association dépendrait
de l’Eglise de scientologie…
J’ai toutefois fait une réponse à Monsieur
Grossmann en lui communiquant les chiffres du CHSP », poursuivait
Pierre Pauchard. « J’ai constaté qu’il
y a effectivement une forte augmentation des hospitalisations à
la demande d’un tiers, sans consentement de la personne concernée
et en urgence. »
Bigre.
Tout serait-il donc vrai ? « C’est un phénomène
national », soulignait aussitôt Pierre Pauchard. «
Il y a plusieurs explications : d’abord la facilité
d’admission que présente l’hospitalisation d’urgence
est de plus en plus utilisée par les professionnels pour
faire entrer leurs patients à l’hôpital psychiatrique.
Ensuite nous assistons à une psychiatrisation des phénomènes
sociaux : du chambard autour d’un bar, une altercation dans
la rue, un couple qui s’insulte et s’envoie les assiettes
à la tête, tout cela pousse de plus en plus de tiers
à demander une hospitalisation. Il faut bien distinguer entre
ce qui est du ressort de la psychiatrie pure et ce qui est une dérive
de phénomènes sociaux mal supportés. »
Certes. Mais qu’arrive-t-il à ceux qui n’avaient
pas vraiment besoin de se retrouver à l’HP ? «
Dès qu’ils sont dans nos murs, ils sont sous notre
responsabilité. Nous les gardons donc en observation courte.
Le plus souvent, ils sortent très vite. Mais statistiquement,
ils sont effectivement pris en compte. »
Voilà comment, à partir de statistiques réelles,
on peut crier au scandale en affirmant que l’Yonne interne
abusivement des centaines d’innocents. CQFD. A toutes fins
utiles, le directeur de l’hôpital psychiatrique d’Auxerre
a tout de même écrit à deux parlementaires de
l’Yonne pour les informer de la situation.
On ne sait jamais…
B. I..03 |